Anna Breizh, le pourquoi de l’absence de mutation dans la version en breton du nom d’Anne de Bretagne

Certaines personnes estiment qu’il doit y avoir une mutation dans le deuxième terme de cette expression, mais sans toujours être en mesure d’en préciser la raison. Or, comme dans toute langue, le breton obéit à des règles qui ne sont pas toujours bien connues. Le rôle des linguis-tes est d’analyser la langue et d’en donner les principes de fonctionnement. C’est ce que nous allons voir dans le cas présent.

La règle du complément de nom

Anna Breizh est un complément de nom et signifie « Anne de Bretagne ». La question des mutations dans le groupe nominal a, notamment, été étudiée par le remarquable grammairien qu’est René Le Gléau, dans « Syntaxe du breton moderne » (Editions La Baule, 1973).

Il écrit au paragraphe 63, page 60: «Le nom complément de nom au sens strict du terme, c’est-à-dire le génitif1, reste obligatoirement inchangé. C’est une règle absolue de la langue classique». Il donne une série d’exemples ; en voici quelques uns:

•- 1. Au féminin singulier: • après un nom: lezenn Moizes ; Magerez Moelar ; skol Breizh ; Anna Breizh ; lenn-vor Brest ; Tro Breizh,… • après un pronom: E Treger eo bet savet ar c’hentañ skol vrezhonek, hini Plistin,…

•- 2. Au masculin pluriel: bugale Doue ; servijerien Moelar ; kristenien Kerne ; renerien Breizh-Veur ; sonerien Breizh ; bugale Breizh ; micherourien Katalonia,…

La règle est sans équivoque. Pour l’établir, il a étudié 83 ouvrages en breton publiés entre 1698 et 1973. Il ne s’appuie pas sur une impression ou l’opinion de quelques contemporains, mais sur l’analyse objective de trois siècles d’ouvrages de référence. Celle-ci est confortée par l’avis de Francis Favereau dans sa « Grammaire du breton contemporain » (1997). Il écrit (§.333, p.153): «Dans le cas d’un génitif… [la mutation] est non justifiée». Il appuie son affir-mation d’exemples: ur vouezh maouez (une voix de femme) ; e vuhez martolod (sa vie de marin)  ; ur wal pesketaer (une gaule de pêcheur),…

Une extension de règle abusive

René Le Gléau note, après avoir défini la règle: «Pratiquement, elle est respectée jusqu’en 1924». Et il précise (p.66, §67, point E): «Avant les Notennoù [diwar-benn ar Gelted kozh, 1922], on écrit toujours: Bugale Breizh, Skol Breizh, observation faite sur plus de 150 exem-ples» ! Ensuite apparaissent des hésitations chez les auteurs. C’est ce que remarque aussi Francis Favereau dans sa « Grammaire » (p.153). Elles sont dues au fait que des intellectuels bretons, influencés sans s’en rendre compte par le français, ont étendu abusivement la règle des adjectifs épithètes2 (ex.: Anna veur) au nom complément de nom. Il n’y a aucune raison objective, au contraire, écrit René Le Gléau, «d’étendre l’adoucissement à tous les groupes de mots (…) sous prétexte de « régularité grammaticale »» (§.66), laquelle n’a pas de sens.

Si certains adjectifs peuvent être employés comme noms (ar Braz, ur c’hozh, …), si certains noms communs sont parfois utilisés comme adjectifs (ur c’hi laer, « un chien voleur »), un nom propre comme Breizh ne peut être transformé en adjectif.

Certains mots peuvent prêter à équivoque, mais ce n’est qu’en apparence. Ainsi, droug est un nom signifiant « mal » (lavarout droug = dire du mal), « maladie » (droug sant Matilin = la folie), « douleur » (droug ’m eus em dorn = j’ai mal à la main), mais drouk est un adjectif ayant le sens de « mauvais, méchant » (un den drouk = une personne mauvaise, méchante). On ne peut employer l’un pour l’autre. Il faut garder à chacun sa spécificité.

On doit donc dire Kalon Breizh (le cœur de la Bretagne), mais ur galon vreizhek (un cœur breton), au moyen de l’adjectif. De même: Skol Breizh (l’école de Bretagne), mais ur skol vreizhek (une école bretonne), etc. La règle ne peut donner deux applications différentes (un cas avec la mutation, un autre sans), sinon il n’y a plus de règle. Celle-ci est claire: il n’y a jamais mutation du nom du complément de nom.

Cette mutation erronée est donc un produit de la francisation inconsciente de certaines consciences bretonnes. Et il est difficile d’y échapper, car elle est insidieuse, puisque nous bai-gnons dans un bain francophone quotidien dominant. Il nous faut faire un effort sérieux pour se soustraire à son influence. C’est la raison pour laquelle Yvon Gourmelon écrit tant d’arti-cles sur cet aspect des choses, dont « En em zizober deus levezon ar galleg » (se défaire de l’influence du français), longue « leçon » parue dans le numéro 389 d’Al Liamm (novembre 2011, p.31-51).

Si certains hésitent, heureusement il y a bien des personnes qui appliquent correctement la règle, comme dans Mouezh Paotred Breizh, Unvaniezh Skrivagnerien Breizh, Tudjentil Breizh, Ni Paotred Breizh-Izel, Awen Breizh, Bugale Melran, c’hoarierien kartoù, mac’hadourien gwin, etc. On doit donc dire et écrire Anna Breizh, Skol Breizh, Skoazell Breizh, Tro Breizh, etc et se défaire des mauvaises habitudes prises par certains par mécon-naissance.

Je ne saurais trop recommander aux bretonnants soucieux d’une bonne connaissance de la grammaire du breton de (re)lire « Syntaxe du breton moderne », de René Le Gléau, notamment la partie sur les mutations qui nous préoccupe ici, à savoir les § 53 à 67, pages 52 à 66, et de les mettre en application, pour l’utilisation d’une langue authentique, garantie de sa pérennité.

                                                 Tugdual KALVEZ (Institut Culturel de Bretagne)

.1- Cas qui indique la dépendance, la possession. En français, il est traduit le plus souvent par la préposition de: le livre (possédé) de Paul (possesseur) ; en breton, levr Paol.

.2- La règle de mutation des adjectifs épithètes, elle-même, n’est pas absolue. Si l’adjectif commençant par K, T ou P qualifie un nom féminin singulier ou masculin pluriel de personne se terminant par une consonne autre que L, M, N, R ou V, il ne subit pas la mutation adoucissante, cela pour une raison phonétique. Ex.: ur gontaouerez Kozh (une vieille comptable) ; ur vuoc’h Treut (une vache maigre) ; tud Paour (de pauvres gens).

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8 réflexions au sujet de « Anna Breizh, le pourquoi de l’absence de mutation dans la version en breton du nom d’Anne de Bretagne »

  1. Laurent

    L’auteur affirme (un peu lourdement) que la mutation du génitif faite par certains en breton est due à l’influence du français (« influencés sans s’en rendre compte par le français », « la francisation inconsciente de certaines consciences bretonnes », « un bain francophone quotidien dominant »).
    Mais en français, on ne fait pas de mutation sur le génitif.

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  2. Tugdual KALVEZ

    Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’il y a eu transposition de règle à partir de celle du français, comme, par exemple, de la marque du pluriel qui passe du nom à l’adjectif qui le qualifie (un beau bateau / de beaux bateaux ; une femme belle / des femmes belles), alors qu’enbreton l’adjectif est invariable. C’est sur un tel modèle que l’extension de règle s’est faire. T.K.

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  3. Martin

    Merci pour cet éclairage linguistique.

    A l’heure où le Breton fait enfin sa ré-apparition dans notre vie quotidienne, et pour certains d’entre-nous dans notre vie professionnelle grâce au bilinguisme engendré par la signature de la Charte, je me suis toujours demandé comment doit on traduire les noms à particule.
    Si je m’appelle X de Kerthomas, comment traduire mon nom ?
    X Gertomas ? X a Gerdomas ? X Kertomas ?

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    1. annedebretagne2014 Auteur de l’article

      Il n’y a pas de particule en breton marquant son appartenance à la noblesse. D’ailleurs, le DE français n’en est pas toujours l’assurance non plus. Ainsi, les noms de la Rivière, Dubois, Dupont, etc sont des noms de famille roturiers. C’est le fief qui fait le noble.
      Prenons des exemples tirés de documents historiques.
      – Jehan (Jean) de Gourvinec sieur (seigneur) du Bézit, sera en breton: Yann Gourvineg (le nom de famille) aotrou ar Vezid (le fief).
      – Alain de Kerboulard seigneur dudit lieu = Alan Kerboulard aotrou al lec’h.
      Certains petits nobles bretons se nomment tout simplement Le Gac (Ar Gag) ou Bihan ou Le Corre (Ar C’horr), etc. Voir « Dictionnaire héraldique de Bretagne », par Pol Potier de Courcy (2000).

      Celui dont le nom officiel serait Xavier de Kerthomas, en breton donnerait Zavier Kertomaz (il n’y a pas de X dans l’alphabet breton).
      L’article partitif DE ne se traduit généralement pas en breton. Parfois par a, surtout en vannetais, marquant l’origine ou l’éloignement (a Wened) ou après un adverbe (kalz a dud). La forme proposée Zavier a Gertomaz serait également possible, si Kertomaz est son lieu d’origine ou son fief.
      Tugdual Kalvez

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  4. Michel TOUTOUS

    Voilà qui m’amène à un constat. Un camarade sonneur de bombarde s’appelait Jean Thomas à l’état-civil. Dans la région où il habitait (Bolazec, au nord du Huelgoat), il était très connu et tout le monde l’appelait « Yann Domaz »…Je pense qu’il ne s’agissait pas d’une coquetterie linguistique mais plutôt d’un particularisme local. J’aimerais avoir votre avis sur la question, mersi bra deoc’h!

    Répondre
    1. annedebretagne2014 Auteur de l’article

      La question des mutations dans les noms de famille est particulière.
      Alors que les noms communs masculins au singulier ne mutent pas (un ti, un tad,…), contrairement aux noms féminins singuliers (un daol, ur vamm,…), les anthroponymes masculins singuliers peuvent subir la mutation adoucissante dans: a)- les adjectifs = Laouig vras, Tin gozh, etc ; b)- les noms de familles = Fañch Wilherm, Lan Gerc’hoaz, etc.
      Il s’agit là, en réalité, d’un usage archaïque et non général, particulièrement en ce qui concerne les noms de famille. Certains auteurs contemporains pratiquent cet usage variable (il n’y a pas de règle stricte) pour leur propre nom ou celui des héros de roman ou de nouvelle, par coquetterie, par esthétisme.

      Tugdual Kalvez

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      1. Eric Pennanec'h

        Si on revient au nom complément du nom exactement, que penser de la mutation ou de son absence dans des tournures comme « ur vodennad merien » à côté de « ur grugell verien »… mais il y a içi le génitif, c’est vrai. Il y a des pourtant quantités de doublons de ce genre, avec -ad ou sans et dans les deux cas avec ou sans la mutation : ur werzh meurbl, un alez boulloù, un uzin bouzelloù, ur guchenn blev… Ni « ul loiad mel », ni « ur werennad gwin » ne me semblent incorrectes ? Mersi bras deoc’h en a-raok.

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