Livre. Anne de Bretagne, bien plus qu’une duchesse

Claire L’Hoër, historienne, autrice de « Anne de Bretagne »
Photo: Thomas Bregardis / Ouest-France

Ouest-France, 26 juillet 2020

par Didier Gourin

L’historienne Claire L’Hoër raconte la vie quotidienne d’Anne de Bretagne et souligne combien la duchesse qui devint reine de France joua un rôle politique important. Au-delà des images un peu convenues, et des clichés sur la « duchesse en sabots ».

L’historienne Claire L’Hoër évoque le destin et le rôle historique d’Anne de Bretagne, duchesse et reine de France à deux reprises en épousant Charles VIII et Louis XII.

Qu’est ce qui vous a incité à explorer ainsi la vie d’Anne de Bretagne ?

Je donne des conférences sur l’histoire de la Bretagne, et l’une d’elles est consacrée à Anne de Bretagne. Elle rassemble le public le plus nombreux. Le personnage attire, et, à la fin des conférences, on me pose toujours beaucoup de questions sur elle. Cela a suscité chez moi de la curiosité pour aller au-delà du personnage un peu convenu pour savoir qu’elle était la vie, au quotidien, d’une femme à la fin du XVe siècle qui se retrouve dans une situation politique difficile et délicate avec des problèmes de femmes à gérer, comme des maternités. On a beaucoup de documents à son sujet sur ce qu’elle possédait comme objets, ses vêtements. Elle est plus connue que ses deux maris, Charles VIII et Louis XII.

Justement, quelles questions vous pose-t-on à l’issue de vos conférences ?

Par exemple, la comparaison entre ses deux maris, étaient-ce des bons mariages ? On dispose des témoignages d’ambassadeurs étrangers qui observent ces couples. On les voit dans des bals, à la chasse. On me parle aussi de ses costumes et des couleurs de ses vêtements. Elle est souvent vêtue de jaune, qui symbolise l’or, et de rouge lorsque l’on observe tous ses portraits. Ils sont aussi ponctués de noir et de blanc. Elle mixte les couleurs de la Bretagne, et celles du pouvoir.

Au-delà de son rôle politique, pourquoi racontez-vous aussi sa vie quotidienne ?

C’est ce que je souhaitais faire en fonction des différentes étapes de sa vie, et des rôles qu’elle doit endosser, comme héritière, duchesse, et puis comme reine de France à deux reprises pour raconter les devoirs qui lui incombent, comment elle doit s’en sortir au quotidien et les solutions qu’elle trouve.

Vous évoquez ses lectures, sa bibliothèque ?

Elle a laissé des manuscrits exceptionnels qu’elle avait commandés. Parmi ces textes, il y a une vie des femmes illustres. Anne de Bretagne commande un ouvrage qui raconte la vie des femmes dans l’Histoire, comme Jeanne d’Arc. Il y a une volonté politique de mettre en avant le rôle des femmes. Quand elle commande un livre, elle se fait aussi représenter, sous forme de miniature. Elle travaille sa communication, comme on dirait aujourd’hui. Elle fait appel aux meilleurs artistes. Elle a conscience que son image va lui servir. Visiblement, elle aime la fréquentation des livres. Elle est cultivée. Elle sait lire le latin, ce qui lui sert. Elle n’a pas besoin qu’on lui traduise, contrairement à beaucoup de souverains.

C’est une femme politique qui est bien plus que la duchesse de Bretagne ?

C’est une femme politique qui compte en Europe et ne se contente pas de faire de la figuration. Dès qu’elle a un espace pour prendre des décisions, elle le fait, beaucoup plus durant son second mariage que pendant le premier où elle a des ennemis à la cour. Durant ce second mariage, elle est quand même régente de France, ce qui veut dire qu’elle gouverne. C’est une figure politique car elle a des liens directs avec de nombreux souverains européens, comme avec le Pape avec lequel elle échange une correspondance, les souverains espagnols. Dans les grandes cérémonies, elle ne se tient pas en retrait du roi en attendant que les choses se passent. Elle a une politique de fiançailles et de mariages qui est très active. Elle essaie de placer dans les grandes familles européennes des jeunes filles des familles bretonnes. La reine de Hongrie sera une Bretonne.

Comment a pu se traduire cette influence politique ?

Il y a des actions concrètes, car Anne de Bretagne est une femme concrète. Elle exerce le pouvoir sur le terrain. Quand elle se trouve à Lyon parce que son époux Louis XII est parti faire la guerre en Italie, non seulement elle gouverne le royaume de France mais elle regarde si Lyon est bien administrée. Elle se rend compte qu’une partie des impôts qui doivent servir à l’entretien des berges du Rhône et de la Saône est détournée. Elle les fait revenir à leur destination initiale car, pour elle, il est très important que cette ville soit prospère. Pendant le temps des campagnes d’Italie, c’est là qu’est installée la capitale royale. Il faut que le commerce fonctionne et ne pas laisser l’argent s’évaporer. Elle se renseigne, fait enquêter et elle prend des décisions. Elle a un sens des finances. C’est assez rare car peu de souveraines sont alors confrontées à des problèmes financiers. Mais très jeune, il avait fallu qu’elle finance la guerre dans son duché. Elle sait que l’impôt doit être bien utilisé.

Et pourtant, les sentiments à l’égard d’Anne de Bretagne sont mitigés. Pour certains, elle a trahi la Bretagne avec cette union avec la France ?

Pour elle, devenir reine d’un royaume très important en Europe était plus important que de rester duchesse. Néanmoins, elle a mené sa barque du mieux qu’elle a pu dans les circonstances qui lui étaient données. Il ne faut pas lire les choses a posteriori mais essayer de se mettre à sa place, à la fin du XVe siècle, à côté d’elle. Elle est une fille et, en théorie, elle ne peut même pas hériter du duché. C’est un garçon qui doit devenir duc de Bretagne. Elle a 11 ans, et elle est orpheline. À ce moment-là, ce qui aurait été très simple pour elle, c’était de se remettre entre les mains du roi de France. C’était la logique et ce que tout le monde pensait : la fille du duc va être mariée par le roi de France à un souverain quelconque et le roi de France va mettre la main sur la Bretagne. Que décide-t-elle ? Elle continue la guerre que son père a commencée. C’est tout à fait étonnant. Il n’y a pas beaucoup d’exemples dans l’histoire d’une fillette qui a potentiellement une dot énorme et décide de faire la guerre. C’est un personnage courageux, complexe et qui a envie d’en découdre. Durant ces trois années et demie de guerre avec la France, et les Anglais qui sont sur les côtes et mettent la main à la première occasion sur les ports bretons, elle est confrontée au manque d’argent, au ravage de ses terres avec des gens qui vivent dans les bois. Mais elle a un duché et tant qu’elle peut faire rentrer les impôts, avec une administration, pour financer cette guerre, elle peut tenir. Mais combien de temps ? Elle essaie d’être en position de force pour négocier quelque chose qui serait avantageux pour elle et sa Bretagne. Elle mène donc la guerre le plus longtemps possible. Sa première option n’est pas d’épouser le roi de France mais Maximilien, l’empereur d’Autriche, pour prendre la France en tenaille. Il fallait oser.

Et elle se dit qu’il est alors préférable de faire la paix avec le roi de France ?

Dans les deux camps, des conseillers sont favorables à ce mariage avec le roi de France. Pour Anne, l’intérêt est de rétablir la paix dans son duché. Et pour ses finances, elle arrive un peu au bout de ses ressources. Elle a emprunté de très grosses sommes, ses bijoux ont été vendus. La seule manière d’en sortir par le haut, c’est de devenir reine de France.

Grande question, a-t-elle trahi les Bretons en se mariant avec le roi de France ?

Nous, on connaît la suite. Et il faut faire attention. À l’époque, on ne sait pas. La Bretagne, par rapport à la France, c’est un peu comme le Portugal par rapport à l’Espagne, avec une seule frontière terrestre et une grande façade maritime. Le Portugal est resté finalement indépendant. Le pari qu’a fait Anne, c’est celui du deuxième héritier. C’est le deuxième enfant qui doit avoir la couronne de Bretagne. Et son grand drame, c’est de ne jamais avoir donné deux fils à aucun de ses époux. Et s’il y a une erreur de sa part, c’est de ne pas avoir élevé sa fille Claude dans l’idée qu’il fallait que la Bretagne garde son indépendance. Elle n’a pas élevé sa fille comme elle l’avait été. On lui avait bien expliqué qu’il y avait une nation bretonne, une frontière, une souveraineté et une monnaie et une couronne bretonnes. Comment n’a-t-elle jamais expliqué cela à sa fille Claude ? Mais je ne parle pas de trahison. Elle a essayé de reculer autant que possible le rattachement. Si elle avait eu deux fils, ce rattachement n’aurait pas eu lieu. Elle s’est battue avec les armes qu’elle avait dans le contexte qui était le sien. Elle a tenté de reculer le plus possible le moment où la Bretagne serait rattachée à la France.

Et cette guerre doit bien s’arrêter un jour ?

Un pays en état de guerre depuis 30 ou 40 ans n’est plus en état de soutenir quoi que ce soit. La paix apparaît quand même comme un bienfait.

Comment expliquer cette place qui est la sienne dans l’histoire ?

Je pense que, jusqu’au XIXe siècle, elle a été un peu le symbole de la réconciliation, la femme par laquelle la paix est arrivée aussi en France, et pas seulement pour les Bretons. La guerre, c’est un grand malheur qui s’abattait sur le pays. Une femme qui apporte la paix reste dans les esprits. Il y a aussi chez elle une notion de sacrifice. Elle a accepté le mariage avec son ennemi de la veille. Dans l’Histoire, parmi les femmes qui épousent l’homme à qui elles ont fait la guerre, il y a Cléopâtre… C’est assez rare. Elle est restée reine très longtemps en épousant deux rois successifs. C’est assez étonnant. Son règne est long à une époque où l’espérance de vie est assez courte. Elle est la grand-mère et l’arrière-grand-mère d’un grand nombre de souverains. Dans la famille royale, son souvenir a longtemps été conservé.

Claire l’Hoër, Anne de Bretagne, duchesse et reine de France, Fayard, 299 pages, 22 €.

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